Introduction
Il peut arriver de comprendre parfaitement ce qu’une personne fait, tout en ayant du mal à saisir pourquoi elle le fait. Son choix paraît illogique, son intention n’est pas claire ou sa réaction semble difficile à anticiper. Cette sensation peut être d’autant plus présente lorsque beaucoup d’informations restent implicites ou abstraites.
La théorie de l’esprit permet d’éclairer une partie de ces situations. Elle intervient lorsque nous essayons de nous représenter ce qu’une autre personne pense, sait, croit, souhaite ou attend. Chez certains adultes autistes, cette compréhension peut fonctionner différemment ou demander davantage d’analyse selon le contexte.
Comprendre ce mécanisme permet notamment de mieux distinguer théorie de l’esprit et empathie, d’identifier certaines sources de décalage social et de rendre plus concrètes des situations qui peuvent sembler difficiles à interpréter.
Réponse synthétique
La théorie de l’esprit désigne la capacité à se représenter ce qu’une autre personne peut penser, croire, vouloir ou savoir. Chez certains adultes autistes, cette compréhension peut être plus difficile dans certaines situations, notamment lorsque les informations sont implicites ou abstraites. Cela ne signifie ni manquer d’empathie ni être incapable de comprendre les autres.
Qu’est-ce que la théorie de l’esprit ?

La théorie de l’esprit correspond à notre capacité à attribuer des états mentaux à une autre personne : ses connaissances, ses croyances, ses intentions, ses envies ou encore ses attentes.
Elle permet ainsi de comprendre que deux personnes placées face à une même situation peuvent ne pas disposer des mêmes informations et ne pas l’interpréter de la même manière.
Chez certains adultes autistes, comprendre ce que l’autre pense, veut ou attend peut demander davantage d’analyse, notamment lorsque les informations restent implicites ou ambiguës. Cette capacité n’est toutefois pas simplement présente ou absente : une même personne peut comprendre facilement certaines situations et rencontrer davantage de difficultés dans d’autres.
Comprendre que l’autre ne pense pas forcément comme soi
L’expression « se mettre à la place de l’autre » peut être trompeuse.
Elle peut donner l’impression qu’il suffit d’imaginer ce que nous ferions nous-mêmes dans la même situation. Pourtant, comprendre le point de vue d’une personne nécessite plutôt d’essayer de déterminer ce qu’elle sait, ce qu’elle croit, ce qu’elle veut et ce qui compte pour elle.
Supposons qu’une personne choisisse une solution qui vous paraît objectivement moins intéressante. Vous pouvez parfaitement comprendre son choix sur le plan factuel tout en restant bloqué sur une question : « Pourquoi ferait-elle cela ? »
La réponse devient plus accessible lorsqu’on prend en compte son propre fonctionnement. Elle accorde peut-être davantage d’importance au confort qu’au prix, préfère éviter un risque que vous accepteriez ou dispose simplement d’une information que vous n’avez pas.
La difficulté n’est donc pas nécessairement de comprendre ce que fait l’autre, mais ce qui rend son comportement cohérent de son propre point de vue.
Comprendre ce qui reste implicite ou abstrait
Une difficulté supplémentaire vient du caractère souvent abstrait des informations concernées.
Une intention ne se voit pas directement. Une croyance, une attente ou une envie non exprimée non plus. Il faut les déduire à partir de ce que la personne dit, de la situation et parfois de nombreux indices indirects.
Plus une interaction comporte d’implicite, moins les informations nécessaires à sa compréhension sont concrètement disponibles.
Une personne peut par exemple dire : « Il commence à se faire tard » simplement pour constater l’heure. Mais cette phrase peut aussi signifier qu’elle souhaite partir, qu’elle aimerait que vous partiez ou qu’elle veut mettre fin à une activité.
Le sens littéral reste le même. C’est l’intention supposée derrière la phrase qui change.
Ces mécanismes peuvent contribuer à expliquer certaines difficultés de communication chez les personnes autistes.
Quelle différence entre théorie de l’esprit et empathie ?
La théorie de l’esprit consiste à comprendre ce qu’une autre personne pense, croit, sait ou veut, tandis que l’empathie concerne la manière dont nous comprenons ou ressentons son expérience émotionnelle.
Les deux notions peuvent se rejoindre. L’empathie cognitive, par exemple, consiste notamment à comprendre le point de vue ou l’état émotionnel d’autrui et se rapproche donc de la théorie de l’esprit. L’empathie affective correspond davantage au fait d’être émotionnellement touché par ce que ressent l’autre.
Une personne peut ainsi ressentir fortement la détresse de quelqu’un sans comprendre immédiatement ce qui l’a provoquée ou ce que cette personne attend d’elle. À l’inverse, elle peut comprendre pourquoi quelqu’un est contrarié sans ressentir elle-même une émotion comparable.
Cette distinction est particulièrement importante dans l’autisme. Une méta-analyse publiée en 2025, regroupant 226 études, retrouve chez les participants autistes davantage de difficultés concernant l’empathie cognitive, c’est-à-dire la compréhension du point de vue ou de l’état émotionnel d’autrui. En revanche, les différences concernant l’empathie affective, qui correspond davantage au fait d’être touché par ce que ressent l’autre, sont faibles et ne sont plus significatives lorsque seules les études de haute qualité sont prises en compte.
Avoir des difficultés à comprendre les pensées ou les intentions d’une personne ne signifie donc pas manquer d’empathie.
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Comment la théorie de l’esprit peut-elle influencer les interactions sociales ?
Les interactions sociales demandent régulièrement d’aller au-delà de ce qui est explicitement dit. Il faut parfois déterminer ce que l’autre veut réellement dire, comprendre pourquoi il prend une décision ou anticiper la manière dont il risque de réagir.
Ces situations peuvent devenir particulièrement coûteuses lorsque plusieurs interprétations sont possibles.
Comprendre une intention qui n’est pas exprimée clairement
Prenons une question apparemment simple : « Tu fais quelque chose ce soir ? »
La personne peut uniquement chercher à connaître votre programme. Elle peut aussi vouloir vous proposer une activité sans formuler directement son invitation.
Une réponse littérale comme « non » répond parfaitement à la question posée, mais pas nécessairement à l’intention ou à l’attente qui se trouvait derrière.
Dans de telles situations, l’information essentielle peut être implicite. Il faut déduire quelque chose qui n’a pas réellement été formulé, notamment ce que l’autre souhaite ou attend de vous.
Chez certains adultes autistes, ces intentions ou attentes peuvent devenir plus difficiles à identifier lorsqu’il n’existe pas suffisamment de repères concrets pour distinguer plusieurs interprétations possibles.
Comprendre des choix différents de sa propre logique
Une autre difficulté fréquemment rencontrée consiste à ne pas comprendre pourquoi quelqu’un veut quelque chose qui paraît peu cohérent avec sa propre manière de raisonner.
Vous pouvez savoir qu’une personne préfère prendre sa voiture plutôt que marcher dix minutes et néanmoins ne pas comprendre son choix : marcher est moins coûteux, évite de chercher une place et vous semble plus simple.
Mais votre raisonnement ne contient peut-être pas certaines informations importantes pour elle. Elle peut être fatiguée, ne pas aimer marcher, vouloir transporter quelque chose ou simplement accorder beaucoup plus d’importance que vous à son confort.
Comprendre l’autre ne consiste donc pas nécessairement à trouver son choix logique selon vos critères, mais à identifier ce qui peut le rendre logique selon les siens.
Cette distinction peut rendre plus concret quelque chose d’aussi abstrait que « se mettre à la place de quelqu’un ».
Anticiper la réaction d’une autre personne
La théorie de l’esprit intervient également lorsque nous essayons d’anticiper une réaction.
Avant de transmettre une information, nous pouvons nous demander ce que l’autre sait déjà, ce qu’il ignore et la manière dont il risque d’interpréter nos propos.
Une remarque conçue comme une information purement factuelle peut ainsi être reçue comme une critique. À l’inverse, quelqu’un peut penser avoir clairement manifesté son mécontentement alors que son interlocuteur n’a pas identifié les indices sur lesquels cette intention reposait.
Ces écarts d’interprétation peuvent alors produire des malentendus alors même que personne ne cherchait à provoquer un conflit.
Devoir analyser consciemment ce qui paraît intuitif à d’autres
Certaines situations sociales peuvent également nécessiter une analyse plus consciente.
Le raisonnement peut alors ressembler à :
Avec l’expérience, une personne autiste peut acquérir de nombreux repères et devenir très compétente dans l’analyse des comportements sociaux. Cela ne signifie pas nécessairement que toutes ces interprétations deviennent automatiques.
La difficulté peut surtout réapparaître face à une nouvelle personne, une situation ambiguë ou un comportement qui ne correspond pas aux modèles déjà appris.
Comment ces incompréhensions peuvent-elles contribuer au décalage social ?
Lorsque ces incompréhensions se répètent, elles peuvent contribuer à une sensation de décalage : avoir l’impression que les autres connaissent spontanément des règles qui ne sont jamais formulées, ou constater régulièrement que sa propre interprétation n’était pas celle attendue.
Une même situation peut recevoir plusieurs interprétations
Deux personnes peuvent avoir assisté exactement au même échange et pourtant en retenir des significations différentes.
L’une considère avoir été explicite. L’autre estime qu’une information essentielle n’a jamais été donnée.
Le mécanisme peut alors prendre cette forme :
La personne autiste peut ne pas comprendre pourquoi son interlocuteur réagit de cette manière. Celui-ci peut, de son côté, ne pas comprendre comment son intention a pu ne pas être saisie.
Lorsque ce type de situation devient fréquent, il peut nourrir l’impression d’être constamment en décalage avec les autres.
Les incompréhensions ne sont pas toujours à sens unique
La théorie de l’esprit ne doit cependant pas conduire à considérer toutes les difficultés sociales comme provenant uniquement de la personne autiste.
Le problème de la double empathie propose notamment de considérer certaines difficultés comme le résultat d’un décalage entre deux manières de communiquer et de comprendre les interactions.
Une personne non autiste peut elle aussi mal interpréter l’expression, les intentions ou les besoins d’une personne autiste.
Chacun peut mal comprendre l’autre, que l’on soit autiste ou non.
Comment mieux comprendre un fonctionnement différent du sien ?
Il n’est pas toujours possible de savoir précisément ce que pense quelqu’un. Même les personnes qui comprennent facilement les codes sociaux font des erreurs d’interprétation.
L’objectif n’est donc pas de parvenir à deviner systématiquement les intentions d’autrui, mais de rendre le raisonnement plus concret lorsque l’incertitude pose problème.
Distinguer ce que vous savez de ce que vous supposez
Une première étape consiste à séparer les informations disponibles de l’interprétation que vous en faites.
Par exemple :
Fait : « Elle n’a pas répondu à mon message depuis hier. »
Interprétation : « Elle m’en veut. »
La première phrase décrit une information observable. La seconde formule une hypothèse sur l’état mental d’une autre personne.
Faire cette distinction ne signifie pas que votre hypothèse est fausse. Elle permet simplement de ne pas la transformer trop rapidement en certitude, et éviter ainsi les mauvaises interprétations.
Chercher la logique dans les choix de l’autre

Lorsque le comportement de quelqu’un paraît incompréhensible, l’expression « mets-toi à sa place » peut rester trop abstraite pour être réellement employable.
Des questions plus précises peuvent faciliter le raisonnement :
L’objectif n’est pas de reproduire exactement son raisonnement. Il s’agit plutôt d’identifier une logique possible différente de la vôtre.
Envisager plusieurs explications possibles
Lorsque les informations disponibles sont trop abstraites, implicites ou imprécises, elles ne permettent pas toujours de savoir quelle est la bonne interprétation. Une même situation peut alors avoir plusieurs explications.
Une personne répond très brièvement à un message. Elle peut être contrariée, mais elle peut également être occupée, fatiguée ou simplement avoir l’habitude d’écrire de cette manière.
Identifier deux ou trois hypothèses plausibles au regard du contexte de la personne permet d’éviter de retenir trop rapidement une seule interprétation lorsque rien ne permet encore de trancher.
Cette méthode peut être particulièrement utile lorsqu’une première interprétation déclenche immédiatement de l’inquiétude, de la colère ou une incompréhension importante.
Vérifier directement lorsque c’est possible
Lorsque le contexte s’y prête, demander une précision reste souvent plus fiable que chercher longtemps à deviner.
Il peut par exemple être possible de dire :
Cette explicitation peut également fonctionner dans l’autre sens. Votre interlocuteur ne comprend pas nécessairement spontanément votre propre raisonnement. Expliquer pourquoi quelque chose vous paraît important ou pourquoi vous avez interprété une situation d’une certaine manière peut donc faciliter une compréhension réciproque.
FAQ
Est-ce que les personnes autistes manquent de théorie de l’esprit ?
Non. Les personnes autistes peuvent comprendre les pensées, intentions ou croyances d’autrui, mais certaines situations peuvent demander davantage d’analyse, notamment lorsqu’elles sont implicites, abstraites ou ambiguës.
Quelle est la différence entre théorie de l’esprit et empathie ?
La théorie de l’esprit concerne la compréhension de ce que pense ou veut l’autre, tandis que l’empathie concerne plus largement la compréhension ou le ressenti de son expérience émotionnelle. Une difficulté dans l’un de ces domaines n’implique donc pas forcément une difficulté dans l’autre.
Pourquoi peut-il être difficile de comprendre les intentions des autres quand on est autiste ?
Parce qu’une intention n’est pas toujours exprimée clairement. Lorsqu’elle doit être déduite à partir du contexte, de l’implicite ou d’éléments abstraits, certains adultes autistes peuvent avoir besoin de davantage d’informations pour l’interpréter.
Quand on est autiste, peut-on apprendre à mieux comprendre le point de vue d’autrui ?
Oui, certaines stratégies peuvent aider. Distinguer les faits des suppositions, envisager plusieurs explications ou demander directement une précision peut rendre certaines situations sociales plus concrètes et plus faciles à comprendre.
Conclusion
La théorie de l’esprit nous permet de nous représenter ce qu’une autre personne pense, sait, croit, souhaite ou attend. Chez certains adultes autistes, cette compréhension peut devenir plus difficile lorsque les informations nécessaires sont implicites, abstraites ou ouvertes à plusieurs interprétations.
Cela peut contribuer à certaines incompréhensions et à une sensation de décalage social, notamment lorsqu’il faut comprendre une intention non exprimée, donner du sens à un choix très différent du sien ou anticiper une réaction.
Ces particularités ne signifient toutefois ni une absence générale de théorie de l’esprit ni un manque d’empathie. Elles ne permettent pas non plus d’expliquer toutes les difficultés relationnelles.
Rendre les informations plus concrètes, distinguer les faits des suppositions et vérifier une intention directement peut permettre de limiter certaines incompréhensions, tout en laissant à chacun la responsabilité d’expliciter son propre fonctionnement.
Vous souhaitez apprendre à mieux comprendre les autres ?
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